Fruit d'une observation partagée

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Le sens de l’observation

 

En santé publique, il existe ce cercle vertueux qui s’est dessiné au fil des décennies et qui permet à une action ou à une politique publique d’avoir quelque chance de succès. Jusqu’au milieu des années quatre-vingt-dix, ce cercle vertueux était une utopie. Politiques publiques comme actions résultaient abondamment de la décision prise par quelque aéropage, dans le secret de couloirs policés et des dépenses budgétaires.

Avec l’apparition d’une première programmation en santé publique - Programme stratégiques d’action de santé (Psas, 1994-1995) - à l’origine des tout premiers programme régionaux de santé, le souci d’ancrer l’action publique en santé dans un contexte documenté, et donc opposable, naissait. Des tableaux de bord et autres diagnostics et profils de populations ou de territoires venaient imposer la force de l’observation statistique pour que soit décider en connaissance de cause ce qui allait être mise en place et financer par la puissance publique. Dès 1992, le Haut Comité de la santé publique défendait l’idée de l’observation des principaux problèmes de santé comme préalable à toute stratégie pour une politique de santé(1).

Ainsi, le cercle vertueux commença à se dessiner : l’action comme la politique publique devaient découler d’une programmation stratégique nourrie au lait d’une observation statistique fiable à partir d’indicateurs disponibles permettant de mesurer l’évolution dans le temps et dans l’espace, et de comparer entre elles les situations nationale, infra-nationale voire européenne. En s’intitulant, pour le premier volume Observer, Confronter et pour le second Gérer, Agir les Actes du congrès des ORS en 1994 incarnaient le cercle vertueux de l’action en santé publique où la compréhension des phénomènes sociaux par l’observation de terrain devait nécessairement précéder, au risque qu’elle ne soit vaine, toute tentative de construction des politiques publiques et des programmes d’action. Il fallut attendre encore deux décennies pour que le principe de l’évaluation des politiques publiques, en germe depuis 1992, soit inscrit dans la Constitution et fasse du Parlement son instrument. Ainsi pouvait se terminer le dessin du cercle vertueux : observation, planification, action, évaluation. Du Parlement, l’évaluation irrigua toute la sphère de la puissance politique et devint un incontournable, dans les textes puis de plus en plus dans les pratiques des ordonnateurs publics.

 

L’observation est donc un préalable, pour mesurer une situation avant d’agir ; tout comme elle est la condition finale d’un processus de programmation et d’action. Mais le cercle vertueux est exigeant. Il demande tout d’abord qu’une réflexion approfondie soit menée sur ce que représente l’information de base, nous disons aujourd’hui la donnée - cette data qui pullule dans notre société et la pollue peut-être ? Une réflexion sur son recueil, sur son traitement et sur la construction d’indicateurs, qui sont une manière non plus de connaître, mais de comprendre la réalité.

Car l’accès à la connaissance ne peut être immédiat et immanent. Il demande accumulation mais discernement dans le jugement. Depuis une trentaine d’années maintenant, l’OR2S a accumulé les données de santé et du social. Il a aussi façonné les outils de l’analyse et de la compréhension pour qu’observer puisse permettre d’agir à propos et d’aider à la décision permettant d’aboutir à lancer la construction des politiques publiques et d’un dispositif d’action. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle, loin d’être une fin, n’est jamais qu’un outil supplémentaire facilitant accumulation et analyse. La puissance de calcul disponible alliée à un nombre croissant de données structurées voire non structurées ouvrent des horizons inimaginables tout en redéfinissant la fonction d’observation ou, plus exactement, celle de la connaissance nécessaire pour l’action.

 

Car les liens entre connaissance et action ne sont pas si simples. Observer est ainsi enquêter en se confrontant au réel afin de percer la façon dont il est structuré. Ce n’est pas la seule contemplation esthétique et gratuite dans laquelle le sujet jouirait des apparences d’un spectacle sans chercher leurs causes. Ainsi, on ne peut plus se satisfaire des données dites de « cadrage », dont l’utilité n’est guère plus qu’un paravent esthétique masquant le défaut de connaissance. Ou plus exactement, le défaut du sens d’utilisation de la connaissance. Aristote(2) avait l’habitude de distinguer le guérisseur du médecin. Au premier, il donnait le sens de l’observation comme mode opératoire, lui permettant de connaître le principe actif des remèdes ; au second, il donnait la capacité de la compréhension des choses, et la construction des chaînes causales. Bien plus tard, Liebnitz(3) critiquait la chaîne causale en prétendant que la liaison observée entre des phénomènes peut se défaire si la cause qui produit ce lien disparaît elle-même, laissant apparaître non plus une liaison, mais une association que nous dirions au mieux statistique.

Ainsi l’observation atteint-elle des limites dans la production de la connaissance. Faudrait-il alors en déduire que l’observation serait superficielle dès lors qu’il s’agit de connaître ce que sont les choses en elles-mêmes ? Mais que faut-il savoir des choses elles-mêmes ? Lorsqu’ils pointent leurs instruments vers les confins accessibles de l’univers, les astrophysiciens ne « voient » pas les corps célestes au sens où nous voyons les êtres et les choses sur Terre. Leurs instruments n’enregistrent qu’ondes et lumière. Penzias et Wilson, après avoir installé leur antenne de 6 mètres, entendirent par hasard ce bruit étrange qu’il analysèrent comme étant le « rayonnement fossile » du Big Bang.

L’observation suffit à percevoir avec précision mais pas à connaître car connaître consiste à expliquer, or une observation n’explique rien. Ce n’est donc pas l’observation qui donne l’information directement utilisable mais c’est le décryptage des données recueillies qui la donne. Dès lors, pour que le cercle vertueux devienne réellement opératif, il convient désormais de donner du sens à l’observation, c’est-à-dire de l’insérer dans un corpus théorique qu’il reste très certainement à construire en grande partie. Il faudrait ainsi mobiliser, d’une part, des théories sur le comportement humain, ce qui fait que les comportements sont ce qu’ils sont, comme sur le changement de comportement en répondant : un changement peut-il être modifiable au cours du temps, pour quelles raisons et avec quelle rentabilité pour l’individu, le groupe ou la société ? Et, d’autre part, mobiliser des théories sur l’action humaine et l’action des politiques publiques comme vecteur de transformation sociale et de modification des environnements. C’est le recours en préalable à la démarche théorique qui seul permettait de rendre intelligibles la masse de données accumulées par l’observation toute comme la direction que devrait prendre l’action publique. Observer les inégalités sociales de santé ne suffit donc pas à entamer un processus d’action publique pour les réduire. La documentation sur leurs conséquences et les effets qu’elles produisent chez les individus comme sur le lien social aurait beau être des plus exhaustives, cela n’y suffit pas non plus. De la même façon que, et par analogie, observer et connaître les conséquences du diabète ou du surpoids ne suffit pas à modifier nos comportements individuels. Agir pour réduire les inégalités sociales supposeraient donc de construire une approche théorique nouvelle sur la société pour que prenne sens l’observation.

C’est dans toutes ces interrogations que ce construit in fine le modèle de l’OR2S et des acteurs avec qui il partage ses réflexions.

 

 

(1) Stratégie pour une politique de santé, préalables à la définition des priorités, décembre 1992

(2) Métamorphoses

(3) Nouveaux essais

 

 

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